Histoire · 12 février 2025 · 10 min de lecture

Le classement de 1855 : une hiérarchie contestée qui a façonné le monde du vin

Un classement vieux de 170 ans qui pèse encore sur les prix. Qu’on l’aime ou non, impossible de l’ignorer.

Le classement de Bordeaux de 1855

Plus de $1 000 la bouteille, quand sa voisine du même millésime s’en tient à $70. Bienvenue dans le classement de 1855, ce monument qui fait applaudir les amateurs, enrager les vignerons et laisse les économistes perplexes.

Naissance d’une aristocratie du vin

Nous sommes en 1855. Napoléon III veut montrer au monde ce que la France sait faire de mieux, et l’Exposition universelle de Paris lui en offre la vitrine. Il se tourne vers la Chambre de commerce de Bordeaux : « Faites-moi une liste. » Il ne se doutait pas qu’il allumait une querelle pour un siècle et demi.

La Chambre confia le travail aux courtiers, qui connaissaient sur le bout des doigts les châteaux, le prix des vignes et les carnets de vente. Leur méthode ? Suivre l’argent. Ils classèrent les vins selon leur valeur marchande, convaincus que le vin le plus cher était forcément le meilleur. Ni notes, ni critiques sur papier glacé, ni influenceurs Instagram, cela va sans dire. Le résultat sépara net les châteaux en deux camps : ceux qui comptent et les autres. Certains accédèrent à la gloire du jour au lendemain, d’autres restèrent sur le bord de la route, terroirs magnifiques ou pas.

Les crus classés : une hiérarchie gravée dans le marbre (ou presque)

Les premiers crus, les joyaux de la couronne : Château Lafite Rothschild, Château Latour, Château Margaux et Château Haut-Brion, seul vin des Graves à figurer dans le classement d’origine. En dessous, du deuxième au cinquième cru, une échelle de prestige qui descend jusqu’à réunir 61 châteaux en tout, et un ordre de préséance dont les amateurs se disputent encore avec délectation.

Le classement s’étendait aussi aux liquoreux de Sauternes et de Barsac. Au sommet, Château d’Yquem, unique premier cru supérieur. La liste de 1855 eut la force d’un décret : elle sacra des gagnants et des perdants, dans une partie sans revanche prévue.

L’exception qui confirme la règle

Cent dix-huit ans durant, le classement resta aussi immuable que les murs des châteaux du Médoc. Puis, en 1973, un esprit rétif fit tanguer l’édifice : le baron Philippe de Rothschild, propriétaire de Château Mouton Rothschild, qui batailla sans relâche pour faire passer Mouton du deuxième au premier rang. Sa devise, « Premier ne puis, second ne daigne, Mouton suis », disait tout de son agacement.

Le jour où il obtint gain de cause, la rive gauche trembla. Imaginez quelqu’un forcer les grilles de Buckingham et en ressortir couronné : scandaleux, grisant, et un rapport de force redessiné pour de bon.

Patrimoine vivant ou relique poussiéreuse ?

Les défenseurs plaident

Le patrimoine : un objet d’histoire qui relie les vins d’aujourd’hui à des siècles de tradition.
L’exigence : le rang de cru classé oblige à ne jamais relâcher le niveau.
La clarté : un point de départ lisible pour qui débute.

Les critiques répliquent

Des critères périmés : des prix du XIXe siècle, pas la qualité d’aujourd’hui.
La porte fermée : les châteaux qui ont progressé depuis 1855 restent sans rang.
Le marketing avant le mérite : un outil de marque plus qu’un guide de ce qu’il y a dans le verre.

Le classement qui ne veut pas mourir

Les premiers crus atteignent toujours des sommets, surtout dans les grands millésimes, et certaines bouteilles convoitées dépassent largement $1 000. Les œnotouristes se pressent aux grilles des châteaux du Médoc pour toucher du doigt une histoire encore vivante. Reste que des critiques comme Robert Parker ou des revues comme Wine Spectator peuvent propulser un vin en une nuit, classement ou pas : 1855 pèse encore lourd, mais ne fait plus la loi à lui seul.

Mon avis : la force du prestige (et de la psychologie)

J’aimerais prétendre le contraire, mais le classement de 1855 continue de peser sur mes choix, parfois plus que je ne voudrais l’avouer. C’est agaçant, d’autant que je sais à quoi m’en tenir. Ces étiquettes chargées d’histoire exercent une attraction toute psychologique, comme un sac Hermès : on n’achète pas un objet, on achète un récit, une lignée.

J’ai un contrepoids : la dégustation à l’aveugle, chaque fois que c’est possible. Elle me force à juger le vin d’abord, débarrassé de tout ce que je crois savoir. L’histoire et le récit viennent ensuite ajouter au plaisir, au lieu de le décider.

Faut-il réformer ?

L’idée d’un reclassement revient régulièrement sur la table. Mais imaginez le désordre : qu’un premier cru adoré soit rétrogradé, et les collectionneurs descendraient dans les rues de Pauillac ; qu’un château sans rang grimpe tout en haut, et les avocats s’en mêleraient aussitôt. Beaucoup préfèrent donc laisser les choses en l’état, par prudence autant que par confort. La tradition a son romanesque, même quand elle s’arrange mal avec le réel.

« Ce n’est pas seulement du jus de raisin fermenté que vous goûtez. C’est une tranche d’histoire, une bonne rasade de polémique, et peut-être une pointe d’ironie délicieuse. »

Que vous soyez du camp « qu’on le garde pour la postérité ! » ou de celui « qu’on rase tout et qu’on recommence ! », une chose est sûre : le classement de 1855, comme un bordeaux bien gardé, ne fait que gagner en complexité et en intérêt avec les années.

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